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LE TEMPS DU CHANTIER 2011/2012
Depuis plusieurs mois, un phénomène grandit à la Porte Montmartre, et devient omniprésent :
Les gens du quartier, les habitants comme les habitués, se sentent abandonnés. Ils ont l’impression d’être invisible, de vivre dans un quartier oublié.
La tour se dégrade : les fissures s’aggravent, la peinture craquelle, les portes se murent, les balcons tombent en ruine. Certains nous le disent : ça sent la mort. Et pourtant, la vie continue dans cette tour. Elle va continuer encore quelques années, à en juger au rythme des travaux !
Chez les biffins, on frôle le chaos. Il y a de l’électricité dans l’air. Les vendeurs à la sauvette sont de plus en plus nombreux, des centaines sur le mail Binet et l’avenue de la porte Montmartre. Quant aux biffins « légaux », ils sont désemparés face à l’irréductible gouffre qu’est la misère, et remettent la faute sur le dos de l’association Aurore qui n’arrive plus à gérer le flot de demandes d’emplacements sur le carré. C’est le temps de la désillusion.
La présence des vendeurs à la sauvette dérange. Elle est la manifestation concrète de l’accentuation de la pauvreté dans Paris, elle dérange les habitants qui ne veulent pas d’un quartier-poubelle. Le nombre de gens qui ont besoin de vendre et d’acheter pour quelques centimes s’accroît. Comment gérer toute cette misère qui se rassemble dans un si petit espace urbain ?
Plus le renouvellement progresse, c’est-à-dire plus le quartier est censé s’améliorer et s’embellir, plus la vie des gens est difficile, plus la misère se concentre dans les quelques rues en chantier, s’installe, et s’étale comme une tache d’huile. Vu de notre balcon, le terrain vague est devenu une poubelle à ciel ouvert et rappelle la zone d'antan.
C’est cette contradiction-là que le troisième film doit mettre en lumière.
Le constat est dur. Dans la tour, les familles, et surtout les jeunes, décident finalement de partir avant que les nouveaux logements soient construits. Et ceux qui restent, majoritairement les plus âgés qui n’ont plus la force de déménager, se demandent si on ne les incite pas à partir pour laisser place, lorsque le quartier aura revêtu sa nouvelle robe, à une nouvelle population.
Ce sentiment qu'on ne s'occupe plus de vous, provoque un laisser - aller général : Pourquoi respecter les règles si on se sent rejeté par la société qui les impose ? Cette question se pose à la fois pour les vendeurs à la sauvette qui, pourchassés par la police, laissent derrière leur passage un trottoir bondé de vêtements et objets en tout genre, que pour les habitants de la tour dont certains se moquent de plus en plus des règles de vie et de voisinage.
Nous devons questionner ce sentiment d’abandon, et cette dégradation environnante, à la fois physique et mentale, urbaine et sociale. Dans ce périmètre restreint de la Porte Montmartre, du mail au périphérique, il y a des situations qui font sens : sur le mail, le lundi, après les trois jours de vente à la sauvette, on peut voir un balayeur, avec son petit balai vert, ramasser les montagnes d’ordures. Au pied de la tour comme sur le carré des biffins, il n’est pas rare de voir un rat surgir…
Pour ce film, nous désirons inscrire la Porte Montmartre dans une réflexion plus large, en incluant les analyses des urbanistes et architectes qui ont travaillé à la conception du nouveau quartier, à condition que ces analyses ne soient pas purement théoriques et détachées du contexte. Nous avons donc pensé à confronter la parole des « décideurs » à celles des habitants, au cœur du chantier (sur le terrain vague qui attend les fondations des nouveaux logements). Nous pensons aussi intégrer l’analyse socio-politique de la responsable d’Aurore, l’association qui s’occupe du carré des biffins, que nous filmerons à l’intérieur du car, en situation.
Pour ce film, nous aimerions aussi dépasser la dimension anecdotique de chaque parole d’habitants. Nous souhaitons que notre récit s'inscrive dans une réflexion collective et globale : comment peut survivre un esprit de quartier lorsqu’on se sent renouvelé, marginalisé. Et, pour le dire crûment: pousser dehors.
Nous avons donc pensé à filmer les discussions entre habitants en bas de la tour, entre habitants et biffins sur le carré ou sur le mail, mais aussi chez les deux coiffeurs (pour homme et pour femmes), voire dans le nouveau bistrot qui devrait bientôt ouvrir ses portes au carrefour du mail et de l’avenue.
Les témoignages des biffins et des habitants se répondent. Alors qu’ils ne dialoguent pas forcément, alors qu’ils sont souvent en conflit. A ce stade du temps du chantier, on le constate presque tous les jours, les gens n’attendent pas grand chose de ce renouvellement urbain.